CANAL DE L’OURCQ : LA MAIRIE DE PARIS COULE LA CULTURE

18920999_10214029901965894_5084189188409265339_ocf. Article Marianne du 11 Août

Chaque année, quand la température monte, parisiens et touristes viennent chercher la fraicheur et improviser des soirées festives sur les berges du Canal de l’Ourcq. Encore une partie de l’est parisien de plus en plus gagnée par les bars et les restaurants branchés. Anne Hidalgo, la Maire de Paris y a inauguré, en grande pompe, mi-juillet, la première piscine en eau vive de la capitale !

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, le bassin de la Villette, stagnait encore en eaux troubles. Victime de la désindustrialisation, ce territoire était devenu un repère de crack, de prostitution, sur fond d’habitat insalubre. Fox news, la très réac chaîne américaine, le qualifiait même de no go’s zone. A partir des années 2000, des pionniers  vont parier sur le potentiel de développement du plus grand plan d’eau de la ville. Marin Karmitz en visionnaire  y installe un cinéma MK2 suivi des premiers bars et restaurants qu’on qualifiera plus tard de branchés ; sur l’eau des Péniches dites culturelles vont donner un autre visage au quartier. Aujourd’hui, ces premiers arrivés sont menacés par de plus gros qu’eux. Attirés par de substantiels bénéfices et protégés par la mairie, ils veulent faire main basse sur ce qui est en train de devenir un pôle d’attractivité pour touristes et parisiens. Les gros poissons chassent les petits. La privatisation de l’espace public s’organise. Pour l’instant sans faire trop de vagues. Elle éclabousse au passage les acteurs locaux, les riverains, les habitants. Mais qui peut lutter contre le courant ?

Se jeter à l’eau

Parmi les victimes de ce chamboulement, les Péniches culturelles amarrées sur le Canal de l’Ourcq entre le Bassin de la Villette et les portes de Pantin (neuf au total). Elles participent à l’animation de l’artère fluviale en proposant théâtre, opéra, concerts, spectacles, cinéma, bals, ateliers, librairie plus un peu de bar et de restauration. Elles ont donné naissance au quartier d’aujourd’hui.  En mars dernier, elles ont dû répondre à un appel à projet de la Ville de Paris réouvrant leurs places de stationnement à la concurrence, sans concertation préalable, sans tenir compte de l’ancienneté, du travail accompli, des emplois en jeu… Trois d’entre elles ne survivront pas à l’appel. Elles l’ont appris le 7 juillet et doivent quitter les lieux en janvier prochain.

« Rappelez-moi de quel bord est la Mairie de Paris, je m’y perds », commente Sarven Ozaltin, président de l’association qui gère la Péniche Anako. Dentiste de son état, ce brasseur de culture anime bénévolement depuis 9 ans « un lieu de vie pour les cultures du monde », en phase avec ce territoire du 19eme arrondissement : « Notre projet marche, nous avons su créer un lieu unique et emblématique ouvert aux musiciens de toutes les cultures. Nous programmons 20 concerts par mois. Nous sommes plein tous les soirs. Je refuse tous les jours des demandes de location pour répondre au cahier des charges qui jusque là nous imposait de faire passer la culture au premier plan ».  Anako offre à des groupes méconnus un espace d’expression, une visibilité, un public, une tribune aussi. « Le groupe Medz Bazar, qui vient de se produire au New Morning a démarré chez nous, des kurdes, des arméniens, des turcs qui chantent ensemble ». Sarven en est fier.

« Auparavant nous devions recandidater tous les un à trois ans sur notre emplacement, refaire des dossiers, attendre les réponses. J’ai cru que cet appel à projet, en nous offrant 10 ans d’exploitation, allait nous permettre de souffler un peu, d’arrêter de travailler 70 heures par semaine en nous demandant si nous allions passer l’année financièrement », poursuit-il.  Quatre emplois sont en jeu. Anako venait, dans cette perspective, de réaliser une campagne de crowdfunding. Elle avait levé 45 000 euros en 15 jours pour aménager une terrasse.

Quand on l’interroge sur le sujet, François Dagnaud, maire du 19éme arrondissement, se déclare « en accord » avec la Mairie Centrale sur le résultat. Il précise même s’être opposé à la multiplication des emplacements de stationnement qui aurait pu maintenir les Péniches en place, et permettre d’en faire venir d’autres. «Le canal ne doit pas devenir une file interrompue de Péniches, l’offre se renouvelle,  il est normal qu’il y ait des perdants ».

Ce qu’il ne précise pas c’est que la Ville ne veut plus de menu fretin. Parmi les projets entrants figureraient une Péniche appartenant à Carrefour et une portée par la Bellevilloise qui possède déjà les concessions de la Rotonde, la Petite Halle de la Villette, les Docks de Pantin, pour ne citer que ses établissements situés le long du canal.  Jusque là, seuls des projets associatifs avaient droit de candidater sur ces emplacements.

Aujourd’hui, le secteur privé s’invite à la table. Au passage les conditions d’exploitation ont été revues à la hausse. En plus du loyer dont elles s’acquittaient déjà, les Péniches devront verser aux Canaux de Paris un pourcentage de leur chiffre d’affaire. Une des rescapées a fait le calcul : il lui en coûtera 50 000 euros de plus par an. Les petits poissons sont donc invités à prendre le large. Les rescapés vont devoir apprendre à naviguer en eaux troubles. « Remplacé par un Carrefour !? », s’indigne Sarven. « Une épicerie fine qui appartient au groupe », précise François Dagnaud.  

Plus loin sur le canal, dans le Parc de la Villette, la Péniche Cinéma doit aussi tirer sa révérence. Dix ans plus tôt, personne n’aurait parié sur l’emplacement qu’elle occupe entre le Cabaret Sauvage et le Zénith, mal desservi, proche du périphérique, ouvert sur la banlieue. Franck Delrieu, son responsable, se souvient de ses débuts chaotiques « sans eau, ni électricité, il nous a fallu fonctionner une année entière sur groupe électrogène ». En dix ans, sans subvention, la Péniche Cinéma est devenue un lieu de référence du court-métrage. Elle en diffuse environ 350 par an. Des centaines de réalisateurs –jeunes pour la plupart- viennent y montrer leurs films, en parler, nouer des contacts. « Toutes nos projections sont en accès libre. Elles attirent un public jeune, friand d’images, celui-là même qui a du mal avec la culture avec un grand C et qui fréquente assidument le canal, bière à la main, dès les beaux jours. En nous adressant à eux, nous ne serions plus dans le coup ? ». Franck connaît bien les « gamins » du quartier. Il sait trouver les mots, les engueuler quand ils se défoncent trop, leur donner une chance.

A l’heure des choix, la Mairie a argué que la Péniche Cinéma pouvait se réinventer ailleurs. « Où ailleurs? C’est ici que nous vivons, ici que le projet est né et a pris tout son sens ». Dans ce quartier très cinéphile, son écran est le seul à être ouvert à tous gratuitement. Ce lieu d’éducation a aussi formé des centaines de jeunes à l’image.  « On  nous « dégage » avec six mois pour plier bagage, comme si un lieu culturel installé, reconnu, contribuant à la visibilité du jeune cinéma à Paris pouvait du jour au lendemain se recréer ailleurs. C’est une mise à mort », s’insurge-t-il.

François Dagnaud insiste pourtant sur le fait que le jury réuni le 15 mai dernier a  privilégié des projets à implication locale.  « Nous n’avons vraiment pas la même définition de l’implication locale », poursuit Franck Delrieu qui vient d’apprendre de source sûre que le projet porté par la Bellevilloise qui le remplacera est seulement en train de faire l’acquisition d’une péniche sans aucune certitude d’obtenir l’autorisation d’y recevoir du public et de pouvoir financer l’investissement que cela représente…

« on coule une entreprise qui marche pour la remplacer par un vaisseau fantôme. S’il ne s’agit pas de petits arrangements entre amis…»

Quand on l’interroge sur ce jeu de chamboule-tout sur le Canal, Renaud Barillet, fondateur de la Bellevilloise, prend d’abord le parti des perdants. Critique à l’égard des concessions «trop figées », « inconséquentes lorsqu’elles ne dépassent pas 1 à 5 ans », il déplore ces cadres juridiques établis qui conduisent à des aberrations, « la probité du concours casse toute possibilité d’hybridation pourtant saine et vertueuse », ajoute-t-il. Ni à la Rotonde, ni à la Halle de la Villette, ni aux Docks de Pantin, il n’a répondu à des appels d’offre. On est venu le chercher. Quant à cet emplacement dans le Parc de la Villette, il a mis son nom sur un dossier dont il connaît le porteur.

Sur le territoire encore en devenir du canal, il prône la coopération plus que la compétition, « il y a un travail collectif à mener entre acteurs privés et collectivités qui se côtoient sans se voir ». A l’entendre la Mairie de Paris serait engluée dans un « casse tête économique » incapable de soutenir l’initiative individuelle et le secteur privé,  trop occupée à financer ces grands paquebots de la culture parisienne comme le 104, situé dans le quartier. Elle agirait de même avec les concessions : mieux vaut confier les clefs de la maison a quelqu’un qui possède déjà tout l’immeuble et peut en assumer la charge. C’est du moins ce qu’en dit Renault Barillet : « Quand j’ai repris la Rotonde en dépôt de bilan, avec 12 salariés, il a fallu sortir 400 000 euros par an, entre la Foncière de Paris (ancien exploitant) et la Mairie en pleine crise des migrants installés tout autour ». Pour le reste no comment : expérience, travail et réseaux sont les clefs de sa réussite.

Réalité sociale contrastée

« Ce sont toujours les mêmes noms qui reviennent, celui de la Bellevilloise, du Rosa Bonheur, du Comptoir Général», fait remarquer Samy Berry, restaurateur emblématique du quartier. Il gère le Hang’Art, sur le quai de Seine, où cohabitent un restaurant, un espace pour enfants, des résidences d’artistes, du book sharing. Samy tenait à donner une dimension culturelle à son établissement dans ce quartier où la gentrification récente ne doit pas faire oublier une réalité sociale contrastée. « Créer une activité économique pérenne c’est mon métier, mais ici les gens ont aussi besoin de lieux de vie, de rencontres. Il faut des passerelles entre les mondes qui se côtoient sans se voir ».

Josy Braun

 

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